Holacratie : La vie nous gouverne

Michel Blazy
Michel Blazy

Interrogez un panel de dirigeants quant à la gouvernance. Peu remettent en cause la chaîne de commandement dominante. Tous s’accordent pourtant sur le fait que l’immobilisme condamne l’entreprise. Rares sont ceux qui relient organisation et organisme, malgré l’évidente consanguinité des deux mots. L’Holacratie active certains principes du vivant au sein des organisations.

 

LORSQUE GOUVERNANCE RIME AVEC (BON) SENS

« SI le monde n’a absolument aucun sens, qui nous empêche d’en inventer un ? » s’exclame Alice. Au pays des merveilles, comme en Holacratie il s’agit moins de statuer sur le niveau de la bouteille – à moitié pleine ou vide ? –  que de s’atteler à la remplir. Membre d’une organisation holacratique, vous devenez, de fait comme de droit, un contributeur.

A commencer par donner un sens à votre travail ; la réunion de gouvernance ouvre la voie à la (re)définition de la raison d’être de vos rôles (vous en avez souvent plus d’un) de votre cercle, voire de l’organisation. Si chacun façonne son mobile professionnel comment s’étonner alors de sa force mobilisatrice en holacratie ? La mission se substituerait presque à l’actionnaire puisque chacun œuvre au service de celle-ci. Dans certaines sociétés post managériales, le profit n’a de sens que s’il profite au sens. Toutes les décisions sont prises en gardant en tête la raison d’être, laquelle tient lieu à la fois de cap et de gouvernail. Mobilisatrice, boussole, fractale, la raison d’être, à l’instar de l’organisation holacratique elle-même, s’avère aussi évolutive. Parce que gouverner c’est revoir.

Outre un rôle déterminant accordé au sens, les praticiens de l’Holacratie concèdent une part léonine à la sensitivité. Les sens me permettent d’écouter le client, de « sentir » le marché de déceler un besoin, un écart entre ce qui est et devrait être (une « tension »), etc…En outre, l’Holacratie préfère le cas concret aux élucubrations et autres plans sur la comète. En Holacratie, on traite de la vraie vie pas des vues de l’esprit. Pour preuve, la gouvernance en cercles s’effectue à travers les individus. Parce tout le monde capte. Nous avons tous cette faculté, sans discrimination de diplômes ou d’éducation. Nous sommes nés et restons doués de sensitivité tout au long de notre vie et pouvons plus ou moins cultiver ce don de la nature. L’Holacratie l’entretient. D’autant qu’il en va de la vie ou de la mort du point de vue de l’organisation : des individus stimulés l’innervent, des personnes atones la confinent à la léthargie.

« En Holacratie, on traite de la vraie vie pas des vues de l’esprit »

L’ERE DE LA CLARTE

Toute société humaine héberge en creux, une hydre dont on ne saurait trancher toutes les têtes. Elle a pour nom « opacité ». On lui doit les luttes intestines, les titres et les fonctions caducs et/ou détachés de la réalité, les quiproquos, l’esbroufe masquant les travaux inaccomplis, la neutralisation dans la médiocrité (« pas de reporting sur ton manquement parce que tu ne diras rien du mien, n’est-ce pas ? »), les problèmes étouffés (Volkswagen n’en finit pas de payer son inavouable logiciel mis sous le boisseau) etc…

L’Holacratie tue ce monstre dans l’œuf grâce à des règles du jeu explicites : une constitution de 40 pages éditée et amendée depuis 2010 par HolacracyOne, la société états-unienne génératrice et propagatrice de cette gouvernance renouvelante. Ce référentiel est à l’organisation ce que le règlement de la FIFA est au football : il permet d’exercer dans la clarté en laissant toute latitude au modus operandi. Et n’augure ni de la qualité du jeu ni du salaire des joueurs par exemple.

Très clarifiantes s’avèrent aussi les redevabilités dont s’affuble chaque rôle. J’accepte d’autant plus facilement que le collectif ajoute ou modifie ce que mon rôle a à faire que je fais partie du collectif ;

L’Holacratie concilie instantanéité, spontanéité et clarté d’abord car tout un chacun consulte qui fait quoi à chaque instant. Un surf sur la plateforme, ouverte, de l’entreprise HolacracyOne vous donne un aperçu de cette révolution organisationnelle à l’œuvre. En sus, les réunions holacratiques se tiennent sans ordre du jour. Il incombe à chacun des participants d’apporter ses points à l’agenda. Le facilitateur traite alors un seul point à la fois, hic et nunc. Par ailleurs, l’Holacratie délaisse la planification au profit de la synchronisation. Last but not least, les prises de décision s’actent immédiatement.

La gouvernance en cercles nous enjoint aussi à quelque clarté psychologique. A force de pratique, on reconnaît au process et à l’intelligence collective une supériorité sur notre personne isolée. A force de fréquenter la nature, l’homme admet qu’elle prend le dessus.  Sublime paradoxe, cette humilité nous confère de la puissance sur nous-mêmes ! En réunion holacratique, les scories psychologiques (mauvaise foi, dirigisme intempestif, vindicte…) peuvent affleurer mais sont naturellement écartées par le processus et par la maîtrise que chacun acquiert sur soi.

 

L’ADAPTABILITE PRIME SUR « ETRE ADAPTE »

Prenant acte de l’impermanence et de la complexité du monde, l’Holacratie engramme l’adaptabilité.

Elle nous fait passer du poste défini, statique aux rôles in-finis, dynamiques (un employé Zappos énergise en moyenne 7,4 rôles en 2015). Elle nous prédispose au monde contemporain puisque sur 10 métiers exercés en 2030, 6 n’existeraient pas encore ! L’Holacratie suggère que nous sommes des animaux apprenants. Sa constitution ne dit rien quant à l’acquisition de compétences mais sa pratique invite chacun à évoluer. Injonction systémique et non plus managériale.

Le pouvoir s’écrit désormais avec un petit « p », devient verbe d’action conjugué à la première personne du singulier avec complément d’objet direct. Puisque dans mes rôles, je peux faire ceci et cela, j’acquiers naturellement les savoir-faire ad hoc. Gageons que la formation perpétuelle supplantera les rentes, les castes et les acquis statutaires. L’organisation holacratique préfigure le monde à venir. Un monde où les diplômes se fanent, les compétences se glanent.

« L’organisation holacratique préfigure le monde à venir »

L’HOLACRATIE SE DEPLOIE, MODE D’EMPLOI

La France compte 143 000 entreprises de plus de 10 salariés (secteur privé). Quelques dizaines ont adopté l’Holacratie. D’aucunes, telle Engie, à l’échelle d’un ou plusieurs départements. Fin 2016, Brian Robertson, l’un des papas de l’Holacratie, estime que 0,001% des organisations en Europe et aux Etats-Unis ont adopté sa constitution. Et parie que ce chiffre sera de 1% fin 2020 !

L’éclosion d’organisations conduites par le sens, claires et adaptables peut donc résulter de la saine implantation de la graine holacratique. Saine ? Dans la mesure où elle requiert au moins trois facteurs clés de succès :

  1. la détermination -parfois doublée d’un travail sur soi- des dirigeants et l’assentiment des actionnaires,
  2. une expertise accompagnante pour établir la structure initiale en cercles et faciliter les réunions de ceux-ci jusqu’à leur autonomie,
  3. la persévérance enfin, à la mesure de la profondeur transformative opérée. Scarabée Biocoop estime avoir passé le seuil de transformation au bout de 12 mois.

Difficile et passionnante, l’Holacratie clive. J’entrevois que l’on gagne à entretenir avec elle un rapport similaire à celui auquel nous invite Francis Bacon à l’endroit de la nature : je la domine en lui obéissant.

 

« libérateur » avant l’heure : Michel Hervé renouvelle l’organisation depuis 45 ans.

portrait_Michel_HervéSon regard trahit un immense appétit pour l’altérité. Son visage vous signifie d’emblée sa gourmandise de vous. Il vous aime a priori. Même s’il vient chez vous, c’est un peu lui qui vous accueille. Nous l’avons invité à déjeuner ; il honore l’invitation et délaisse les mets tant il désire nous parler, tant il nous écoute. Insatiable de l’autre.

Président-Fondateur du Groupe Hervé (2 800 salariés), Michel Hervé vous conquiert aussi par l’esprit. Cet ingénieur de formation a des Lettres. Philosophe contrarié, son management concertatif énergise ses 25 sociétés au service de l’innovation et de l’efficacité énergétique depuis 45 ans. Michel Hervé a développé une organisation fractale très originale et une philosophie d’entreprise atypique.

Je le regarde comme un être accentué, tour à tour aigu ou grave quoique soucieux de l’équilibre.

Plutôt que de raconter ce visionnaire vivant de l’entreprise vivifiante, ré-inventeur de l’organisation, pionnier des méthodes post managériales, plutôt que de vous le raconter de A à Z, prêtons-lui la lettre « e » : pour le physicien qu’il eut pu devenir, eut il obéi à l’injonction paternelle, le « e » désigne la charge électrique élémentaire. D’énergie, il déborde, en effet. A 72 ans, il préside, écrit, conférence…Il parraine aussi…l’incroyable école démocratique de Paris. Je l’y ai croisé, un dimanche (!) lors d’une journée portes ouvertes. Ce jour-là croyez-moi, il en a ouvert des portes dans les consciences de son auditoire. Non content d’avoir été un entrepreneur d’avenir depuis l’âge de 27 ans, il s’investit à son 72ème printemps, pour l’avenir de l’entreprise : persuadé que cette dernière se façonnera toujours plus avec des esprits libres, issus d’une éducation radicalement bouleversée.  « E » comme enseignant : parrain d’une école renversante, Michel Hervé est aussi professeur associé à l’Université Paris VIII. « E » comme entrepreneur car outre son Groupe éponyme, il a fondé et présidé l’Institut financier de capital risque, il préside l’APCE (l’Agence Pour la Création d’Entreprises). « E » comme élu il fut Maire, Conseiller Régional, Député, Député européen ; « e » comme européen donc car Michel Hervé a en outre présidé Europe-Tibet, Europe 99 et « e- citoyen » lorsque Président de Mission Ecoter et de Ville Numérisée, « e » comme écrivain* depuis 10 ans. « E » comme etc…jusqu’à épuisement.

Ce qui n’est pas près d’arriver : ce midi notre convive vibrionne et prouve que la jeunesse n’a pas d’âge.

Il fonde son groupe, déterminé à tuer dans l’œuf la banalité du mal, en germe dans tout système pyramidal conçu selon une chaîne de contrôles et commandements.  Alors âgé de 26 ans, marqué par le visionnage du procès d’Eichmann quelques années plus tôt, il discrédite toute forme d’obéissance et chérit le discernement. Son libre arbitre chevillé à l’âme, il va le distiller auprès de ses coopérateurs. Il ne cèdera rien à la bureaucratie. Comment ? En constituant des équipes à taille humaine d’une quinzaine de personnes lesquelles équipes, regroupées par quinzaines, forment à leur tour des territoires. Un territoire englobe donc 180 voire 190 individualités. Le groupe Hervé compte aujourd’hui une douzaine de territoires soit 2800 collaborateurs au total.  Territoires comme agences cultivent à la fois autonomie et reliance selon le vocable d’Edgard Morin. Autonomie, parce que les managers deviennent ici des catalyseurs. Ils « conduisent », au sens électrique, l’énergie de leur équipe. Au sein de celle-ci, les décisions se prennent collectivement ; Reliance parce que des journalistes internes diffusent les meilleures pratiques, les réseaux de compétences décentralisés supplantent les traditionnelles fonctions supports (RH, Finances….), un philosophe d’entreprise écoute, observe, actualise et diffuse la raison d’être du Groupe.

Le Groupe Hervé s’est implanté en pays francophones (France, Suisse, Belgique et Maroc). Le port du col tricolore s’y est progressivement imposé de lui-même. Bleu, blanc et rouge. Miche Hervé file ainsi la métaphore : le bleu du « faire » alias l’opérateur, le blanc du savoir-faire inhérent à l’analyseur et le col rouge du savoir être, propre du médiateur. Ce patriotisme d’un nouveau genre a coloré les quatre mandats consécutifs de M. Hervé alias maire de Parthenay pendant 23 ans. Ou comment réveiller les initiatives citoyennes, multiplier les actions de terrain, les liens entre administrés et agents municipaux, responsabiliser ces derniers, « numériser » sa ville en la hissant au rang des trois premières villes au monde à déployer l’Internet. Autant d’accomplissements auront poussé sur le terreau d’une triple croyance. Porté par un homme qui voudrait tant ne pas être exceptionnel. Parce qu’il s’agit de croire en soi, en l’autre et dans un monde meilleur.

 

* ouvrages parus : « De la pyramide aux réseaux », « Entreprise 2.0 »,  « Le pouvoir au-delà du pouvoir » (prix Leaderinnov 2013) »,  « Une nouvelle ère – Sortir de la culture du chef »[/fusion_text]

Etoile de (Montreuil sur) Mer.

Il parle vite. Salue la performance des enduro-bikers venus ces jours-ci à un saut de batracien de là, envahir la plage du Touquet telle une nuée de sauterelles, faire démonstration de force et de farce : « des abdos et une volonté d’acier pour aller au bout voilà ce qu’il faut aux premiers ; le sens du spectacle, un engagement furieux et désintéressé de carnaval pour les suiveurs » achève t-il ainsi, animé, une brève conversation avec quelques aficionados venus s’attabler la veille. Se pâmer sans doute. Venus dormir ensuite, rêver plutôt, dans l’une des huttes de son domaine. Venus assister enfin à la vrombissante psalmo- parade. Alexandre Gauthier salue soudain. Tourne les talons.  Hèle un prénom et deux consignes par l’entrebaîllement d’une porte, s’engouffre par une autre. Le chef  a une mission. Une étoile. 37 ans. Une seule vie. Tout terrain, martial, précis, explorateur. On devine en lui une force de la nature désireuse de donner à la nature toute sa force. Un home grenouille. Alexandre Gauthier se trouve en cuisine « dans son élément ». Il y œuvre. Qu’il soit dedans dehors, il s’y affaire sans cesse. Tout à l’œuvre.

  • Dans ses cuisines (il en dirige plusieurs outre celle, historique, héritée de son papa vers 2003 à Montreuil sur Mer, la scène nationale de Calais se voit rehaussée de sa restauration depuis 2009).
  • Sur ses cuisines (il a réfléchi ses espaces avec Patrick Bouchain, architecte apocryphe).
  • Hors les murs, il œuvre encore : Alexandre observe puis dompte, en laboratoire mais aux prises avec la nature dont il se saisit tel ce ganadero, son taureau par les cornes. (il confesse fièrement, dans son ouvrage, la révélation forcée de la Saint-Jacques, brûlée à vif…)

Observateur ? Affirmatif. Ses chambres, mêmes sont photographiques : les huttes bordant le restaurant de la Grenouillère s’apparentent, étymologiquement, à des cameras. Où notre temps de pause se cala sur l’optimale captation de lumière!

Une étoile ? Plus pour longtemps. Une deuxième le guette. Comment résistera t-il à la tentation de briller d’un deuxième feu au firmament de la grande casserole, alias  constellation des grands chefs ? Dont on sait que certaines, quoique inertes, étincellent encore.

Résister. Voilà tout le mal que nous lui souhaitons. Tant la promulgation des étoiles nous semble comminatoire. L’écrin stellaire ne saurait  émollier le double tranchant de son diamant : d’une part les injonctions du monde, bien sûr, auquel la deuxième étoile offre surtout la possibilité de déchoir ceux jadis consacrés par lui-même, d’autre part les passions secrètes. Nous gageons ici que ce chef d’expériences – au pluriel s’il vous plaît tant il paraît enclin à en poursuivre plutôt qu’à se gargariser des passées- ce jeune homme d’expériences donc, saura conjurer l’augure inscrit au fronton de sa cheminée, et contenir en sa grenouille la résistible envie de devenir bœuf. Son palmarès, nourri, rapporté à son accessibilité, manifeste, indique que oui, Alexandre Gauthier, résistera à la folie des grandeurs. Il semble né sous une bonne étoile.

E-INCLUSION, JE CODE TON NOM

Copyright Frédéric Bieth 8Nous dessinons un monde où celui qui fait est celui qui sait. A la « fracture numérique » des usages, s’est substituée une « fêlure socio économique » des langages. Ces langages informatiques pourraient cliver (les générations, les hommes et les femmes, les nantis et les délaissés…) comme ils pourraient inclure. Parce qu’ils sont universels, accessibles et agissants, ils confèrent à celles et ceux qui s’en emparent le pouvoir…de participer au monde en train de se faire voire d’inclure à leur tour !

E-seniors et femmes des années 2020…

femmes jusqu’au bout des seins : l’artiste Albertine Meunier a encouragé des femmes âgées de plus de 70 ans à descendre dans la rue munies de tablettes pour questionner quant à la signification de « roploplos » de jeunes passants, interdits ! …Autre démarche iconoclaste proposée au Ministère de l’intérieur peu après le 13 novembre 2015 par les animateurs de l’école 42 : déployer un réseau de grands-mères prêtes à consacrer quelques heures hebdomadaires à détecter des publications suspectes sur internet.

Deux initiatives soulignant a contrario deux des lignes de partage sociétales tour à tour esquissées et effacées par le numérique : dans la sphère de la production d’abord. Les femmes représentent 21% des ingénieurs de l’informatique(1). Elisabeth Bargès, Public Policy Manager Innovation Google France, milite pour que ce ratio progresse et avance que « le numérique offre un environnement bienveillant pour les femmes : égalité salariale, articulation des temps de vie /compréhension des impératifs personnels, télétravail, hiérarchie aplanie, etc. »

Au sein de l’école Simplon (cf. encadré), connue pour sa vocation à démocratiser l’apprentissage de la programmation informatique, certaines « promos » surpondèrent la représentation féminine à 70% pour  « pallier le syndrome de l’imposteur  encore à l’œuvre même lorsque la gent féminine atteint 50% de la population apprenante » relate Frédéric Bardeau l’un de ses fondateurs.

Dans celle des usages ensuite : les seniors, réputés marginalisés par la déferlante des NTIC, s’acculturent vite, aidés en cela par les fabricants (2) et la jeunesse qui les pousse à la roue. A l’instar de la remarquable initiative de FCB Brazil reliant, via des webchats réguliers, de jeunes brésiliens désireux d’améliorer leur anglais à des retraités américains sujets à la solitude (3).

Handicap et international…

« Je ne cherche pas les erreurs dans les logiciels, je les vois », assène Mélanie employée par Auticon, cabinet de conseil informatique ayant choisi d’œuvrer pour moitié avec des consultants autistes. « L’an passé, 85 étudiants de l’école 42 à Paris se sont spontanément mobilisés autour d’un plan de collecte de données sur l’autisme » raconte Kwame Yamgname, désormais affairé à l’ouverture de l’antenne californienne où il observe déjà des comportements similaires à ceux des étudiants de Paris : « beaucoup visionnent des Tedx aspirationnels, s’interrogent sur leur contribution concrète à l’amélioration de l’état du monde. Pourquoi se soucieraient-ils d’abord de leur plan de carrière compte tenu du manque patent de développeurs ? » (4) ?

En Afrique aussi, les nouvelles technologies réparent des asymétries. DALIL, start up algérienne e-santé, déjà plébiscitée à l’international, vient ainsi en aide aux aveugles. Son système de reconnaissance d’objets et de navigation permet aux personnes visuellement déficientes de détecter les objets qui les entourent grâce à une application sur smartphone.

Dans un registre humanitaire, l’australienne Alexandra Clare prend acte du manque drastique de compétences exprimées par les acteurs des NTIC, d’une part,  du besoin flagrant de dignité dans les zones conflictuelles, d’autre part. Re : Coded initie au code, langage transnational quoiqu’empreint d’anglais, les déplacés syriens en Irak. Cette année, 800 jeunes dont 40% de femmes, ont été intensivement formés pendant huit mois dans quatre bootcamps. L’ONG permettra à la vaste majorité de trouver un emploi local, en télétravail ou non.

Le code, son apprentissage, sa diffusion, l’appropriation de ses applications ébauche maintes réconciliations possibles. Dans leur fabrication, leurs usages, et leurs visées, les NTIC embraquent toujours plus bidouille, collaboration, résilience et propagation. Une bonne nouvelle à propager ?

 

SIMPLON.co

Portrait, L'express, L'express Entreprise, L'entrepreneur de l'année 2015, Prix de l'Engagement Sociétal,
Portrait, L’express, L’express Entreprise, L’entrepreneur de l’année 2015, Prix de l’Engagement Sociétal,

Cette fabrique contemporaine propose une formation intensive et gratuite de six mois au développement web et mobile. SIMPLON.co accompagne aussi ses publics éloignés de l’emploi vers l’entrepreneuriat numérique. Tiers lieu où convergent les innovations technique et sociale. Frédéric Bardeau et ses compères auront formé au code 25 réfugiés syriens en 2016, ouvert 30 établissements depuis la genèse du projet montreuillois en 2013 dont, à la rentrée dernière, un à Molenbeek et un au Liban ! In code we trust…mais pas seulement.

 

(1) Jacqueline Laufer

(2) « Il importe de  proposer des solutions adaptées aux seniors[…]  lecture facilitée des messages (gros caractères, lecture en synthèse vocale), les outils simples pour répondre (texte, vocal, vidéo, …), etc… sont autant d’atouts pour initier nos aînés. ». expliquent Christophe Boscher et Thierry Corbillé, présidents et cofondateurs de Tikeasy. Même combat chez Emporia ou Doro.

(3) http://www.sparknews.com/fr/video/perfect-match-brazilian-kids-learn-english-video-chatting-lonely-elderly-americans

(4) 600 000 poste à pourvoir en informatique aux Etats-Unis en 2016 tandis que l’Europe affiche 900 000 emplois vacants dans le numérique d’ici 2020. (Commission européenne, étude « E-skills »)

(5) Conseil national d’évaluation du système scolaire

Tempérance contre tant d’errances

boucheron_conjuer_la_peurPrendre le temps. Douce injonction de nos vacances. Tempérer. Nécessité historique de garder la tête froide à l’heure où nos esprits s’échauffent. La fameuse fresque politique commandée par les édiles Siennoises à Ambrosio Lorenzetti vers 1338 nous rappelle la gémellité latine de ces deux mots : temps et tempérance. Patrick Boucheron a pris le temps de décrypter cette formidable représentation de l’art de gouverner. Où l’on vérifie la difficulté d’établir la concorde, l’ambivalence des liens unissant les citoyens. Où le lecteur de cet enivrant historien qu’est Patrick Boucheron – récemment monté en chaire au Collège de France-  réalise, médusé,  le degré de maturité politique des représentants de la commune de Sienne. Commanditaires de cet immense discours politique rendu visible en peinture sur les murs habillant leur conseil municipal, ils ne cèdent pas à la facilité de désigner un ennemi extérieur réputé tyrannique mais préfèrent confondre la seigneurie tapie alentour : drapée dans des arguments respectables et séduisants, elle déconsidère au fond les causes communes, les droits civiques et le peuple. L’esprit de ces magistrats préfigure notre démocratie. L’œuvre de Lorenzetti revêt une profonde vérité. La parole individuelle, instantanée, toujours potentiellement démagogique doit concéder du terrain aux images complexes, plus largement aux ouvrages collectifs, à l’urbanité.

 Patrick Boucheron nous dévoile en quoi ce discours s’avère subtil, courageux, nécessaire, actuel !

Le relief de nos vi(ll)es.

vegetal city

Prendre de la hauteur. Le contraire de prendre de haut. Jusqu’à preuve du contraire, les montagnes nous soulèvent. N’en déplaise aux conteurs de success stories. En marchant plus haut nous voulons voir plus loin. Quel est le Graal du randonneur ? Le panoramique, pardi ! Et vous, n’avez-vous jamais été tenté de tout voir ? Quitte à ne plus rien avoir ? Lorsqu’il s’agit de s’élever, le manager contemporain s’allège. Cet allègement me paraît salutaire bien plus que la vue réputée, comme le serait une place forte, imprenable. Infantile quête du « surplomb » dont le romantisme maquille notre incoercible pulsion dominatrice de l’environnement.

Ce que nous redécouvrons en montant, s’apparente à ce que nous éprouvons au contact de la nature : la symbiose. Vécue en hyperbole. En montagne, l’expérience symbiotique palpite plus fort à chaque pas. Plus vous grimpez, plus vous éprouvez le relief, en vous. Les cimes découpées semblent épouser votre encéphalogramme calqué sur votre excitation contemplative.

Les organisateurs du dernier Congrès national du CJD ont osé les alpages : plus de 1600 dirigeants transhument vers autant de mètres le 24 juin 2016. Ce jour là, La Clusaz a vu des patrons chanter, randonner, assister à des conférences, dévaler, (se) poser des questions, pâturer… Inspiration.

Croyez-moi, l’intervention de Luc Schuiten, architecte Bruxellois, qui de sa vie a fait une poésie future, aura marqué son public –attentif, pressé dans un bar alpin – et cette journée sous le sceau de l’oxygène bonifié quoique raréfié là-haut. Luc Schuiten nous projette aux cités des merveilles. Ses dessins aux crayons de couleurs donnent à voir Sao Paulo, Bruxelles ou Lyon à l’orée du XXIIè siècle. Où les jardins verticaux se substituent aux chancres, les artères redeviennent fluides, les potagers légion, où les arrondis s’harmonisent. Télé-féériques, ses initiatives ne le sont pas moins ; archiborescent, il est humain-au-vivant-connecté. Sillonne la capitale européenne à 60kmh dans une voiture à pédales, lévite dans son jardin au faîte de ses arbres sans autre énergie que celle de son cerveau, « donne des ailes », littéralement, aux participants de sa fabrique à OVNI : ornithoplane quadri-ailé, aéroplume et autre zeppelin en forme de raie Manta prennent réalité et envol dans son immense atelier-hangar.

L’audience des jeunes dirigeants s’esbaudit ci-devant Léonard De Vinci, réincarné, si devin de notre monde à venir. A la question posée par une dirigeante curieuse de comprendre pourquoi les collectivités auront si peu donné suite à ses projets fous, le septuagénaire répond, sincère : « parce que j’habite en 2100 ».

En l’écoutant voir loin m’est revenu l’idée que nos villes nivellent. Nos cités expurgent. Essentiellement anti-naturelle, la ville circonscrit les arbres et parterres de fleurs, parque jardins et pelouses, souvent « interdites », enserre le printemps mais laisse fuiter quelque « coulée » verte pour donner le change. Monnaie qui ne devrait plus singer le citoyen. Militant en herbe pour le retour des chevaux sur les axes, cochons et poules dans les cours intérieures, abeilles sur les toits… et potagers un peu partout, à commencer par les cours d’école par trop goudronnées.

Le parisien en week-end ne s’émeut guère plus du prosélytisme néo-provincial vantant l’urgence de renouer avec la vie. « Dans ville il y a vie » clamait, a contrario, un slogan de distributeur comme pour conjurer l’évidence. Soit dit en passant, l’art publicitaire consiste moins à vendre du rêve qu’à prendre la réalité à revers.

Signe du temps, le dilemme frappant récemment la municipalité de Detroit intimée de choisir entre la cession de ses collections d’art et la banqueroute. Cette même ville a vu éclore, concomitamment, de salvatrices (?) initiatives agro-citoyennes à la reconquête vivrière de ses sols jadis dévolus à l’industrie automobile. Histoire américaine, reflet exagéré de notre destinée européenne ; nos pouvoirs publics s’enorgueillissent de mener des politiques culturelles urbaines volontaristes. Et seraient bien inspirés d’encourager de véritables initiatives agricoles à l’avenant.

Ainsi le citadin de demain (7 habitants sur 10 sur Terre) réconcilié avec sa ville-alliée-de-la-nature ne devrait plus éprouver le même impérieux besoin de prendre la clé des champs. Aujourd’hui, le néo-rural, repu de nature, se languit du bouillonnement culturel des mégalopoles. On voit bien l’opération de vases communiquant à accentuer en vue de conférer plus de racines aux urbains et plus de sève aux ruraux. De la surface agricole utile et partagée pour les uns, des convois culturels mobiles pour les autres. Opération qui semble épouser la courbe de l’épopée humaine et de notre immarcescible tentation de nous ériger. Oui, tu as bien lu, homo erectus.

Les réflexions qui précèdent ont surgi à la confluence des alpages et des utopies* urbaines. C’est à dire en altitude alias refus de la platitude. Marcher en montagne revient à valider notre voûte plantaire (désolé pour les lecteurs aux pieds plats !). Adieux trottoirs, escaliers, immeubles à angles droits, esplanades et marmoréennes galeries… bonjour sentes, pierriers, éboulis, racines, arrêtes et ubacs… les nostalgiques de notre ancestrale démarche – nus pieds – se consolent grâce à l’artefact de quelques chausseurs dont les godillots vous promettent le déséquilibre. N’étaient les MBT –c’en est la marque la plus connue- la ville impose sa fonctionnalité au temps comme à l’espace : elle planifie et aplanit. Lisse jusqu’à la diversité architecturale. Même les couleurs sont traitées en aplat. Enseignes, devantures, structures en aluminium, les couleurs affichées par et dans la ville se veulent univoques. Le vert de l’enseigne Body shop** simplifie à l’extrême celui des conifères savoyards, composite de plusieurs verts, dissimulant imparfaitement le marron des branches, du tronc et autres reflets bleus et gris au revers des épines…

Luc Schuiten et plus largement ce Congrès du CJD, nous auront permis de prendre de la hauteur. Non pour nous enjoindre de construire nos vies avec l’arrogance des architectes qui prévaut à Shangaï et Dubaï mais dans l’idée d’y incorporer comme dans nos villes, plus de nature, un relief organique.

*L’utopie, plutôt qu’un « rêve inatteignable » pouvant se définir comme un bienfait non encore expérimenté.

**le « vert Body Shop » a statut de référence pantone

Hé Las Vegas!

las vegasQue trouve t- on derrière l’image ? Au-delà de « l’idée que l’on se fait de… ». Quelle image avez-vous de Las Vegas ? Le bien nommé Christian LUTZ donne à voir une sorte de trash investigation made in Las Vegas dans le cadre (et quel cadre !) du Festival de la photographie documentaire « Images singulières » à Sète jusqu’au 22 mai.

La vérité se loge dans l’œil de celui qui regarde. La photographie en général se veut, se doit critique. En particulier celle de Christian LUTZ. Sa méticulosité sert une iconoclastie d’un genre nouveau ; ce n’est pas tant l’image de Las Vegas mais sa vitrine qu’il brise. Son coup d’éclat consiste à faire cela sans bris. Ses caissons lumineux (forcément) apostasient la ville texane. Chacun d’eux échantillonne cette société d’écrans. A crans. Regards torves. Machine à saouls. Où les manchots mendient. D’autres comme occis, morts, bras écartés. Beau désastre. Figures tragi-comiques ; une paire de peluches disneyiennes s’abîment dans le caniveau. On touche le fond. Le fond et la forme sidèrent : littéralement, ce talent suisse nous sape tout désir. Sauf celui d’anéantir ce simulacre de néons. Comment ? En nous enjoignant, nous spectateurs, sans mots dire, de briser la glace. Consigne absurde ; le marteau est à l’intérieur…déjà empoigné par l’auteur.

PATRON MAIS PAS TROP

avironLe dirigeant contemporain donne des directions plus que des directives. Il ou elle incarne l’esprit de l’entreprise et la transcende en adoptant une posture « meta ». Une telle attitude ouvre sur l’interrogation fondamentale qui semble sceller les parcours des dirigeants d’exception : « comment rendre l’entreprise meilleure ? ».

 

EXEMPLARITE

Lors de ses recrutements, Brian Chesky, co-fondateur d’AirbnB regarde le candidat dans les yeux et demande : « imagine qu’une seule année te reste à vivre. Viens-tu néanmoins travailler chez AirbnB ? La moindre hésitation dans l’attitude du postulant s’avère rédhibitoire. Depuis Alexandre le Grand jusqu’à Steve Jobs en passant par Jules César ou Napoléon, les leaders exigent de leurs proches un engagement sans faille et peuvent le faire car de tous les combats, ils le sont « au premier chef » : arpentant le campement tard la nuit ils sondent le moral des troupes, parlent aux munitionnaires, écoutent et distillent des encouragements. Le lendemain, ils chargent d’abord puis viennent après la bataille se pencher sur les blessés…  Suffit. Que lègue le chef de guerre au leader contemporain ? Son énergie ? Oui, débarrassée des visées belliqueuses.  Mais une énergie galvanisante parce que frappée au coin de l’exemplarité. Laquelle  n’est « pas un moyen de gouverner mais le seul » rappelle les créateurs de l’école des patrons (1).

Le pape François exige de ses archevêques qu’ils ne restent pas derrière leur bureau « à signer des parchemins » et les enjoint à se comporter  en « bergers qui sentent l’odeur de leur troupeau »(2).

En marchant avec ses collaborateurs au débotté, le dirigeant écoute, glane des suggestions, aide sur le champ et/ou distille les valeurs de l’entreprise. Bill Hewlett et Dave Packard ont popularisé le Management by wandering around, véritable démarche pratiquée par Abraham Lincoln(3) et étrennée par les péripatéticiens, contemporains d’Aristote.

La balade conversationnelle ne saurait voiler la dimension la plus structurante de l’exemplarité : la discipline. Pour preuve, cette confession de Michel-Ange : « si les gens savaient combien je travaille dur pour acquérir ma maîtrise, cela ne leur semblerait pas, après tout, tellement merveilleux ».

En visant l’exemplarité, mère de toute admiration reçue, le dirigeant influence plus qu’il n’use d’autorité. En contrepoint de son immersion à l’œuvre, évoquée à l’instant,  le dirigeant exemplaire sait aussi rayonner : en sortant de sa boîte il pensera à l’avenant, « out of the box ». Bien au-delà d’éventuelles sorties médiatiques, sa participation à des cercles de réflexion ou  réseaux de confrères, engagements auprès d’organismes d’intérêt public, les retours d’expérience qu’il distillera sur son blog, par exemple, le feront grandir.

Le souci de frugalité et d’équité innerve aussi la tension asymptotique vers l’exemplarité : souvent les entrepreneurs sociaux incarnent et partagent ces valeurs manifestes mais pas seulement. Ainsi Jack Dorsey vient-il de céder le tiers de ses actions de Twitter à ses salariés, le prince Al Walid Bin Talal 100% de sa fortune soit 32 milliards de dollars à des œuvres caritatives. Dans un registre néo fordiste, Dan Price PDG de Gravity Payments a fait couler de l’encre en fixant le revenu minimum de ses 120 collaborateurs à 70 000 dollars  après avoir divisé son salaire par 14.

 

HAUTEUR

De fait, la meilleure façon d’avancer consiste à prendre du recul, constatent la majorité des leaders. A double titre. Au sein de l’entreprise d’abord : Michel Sarrat, PDG de GT location, entreprend chaque année depuis dix ans une « démarche vision ». Soit deux jours occupés à « renforcer l’alliance entre nous (comex et  directeurs de filiales) puis inviter l’ensemble des salariés(4) à réfléchir avec nous ».

Le dirigeant gagnera aussi à s’abstraire à titre personnel car « travailler sans cesse rend fou » aimait à rappeler De Gaulle qui s’inquiétait de ce que certains de ses ministres n’aient pas de hobbies. Chausse trappe conjurée par de nombreux capitaines d’industrie : François Pinault comme son rival Bernard Arnault en collectionnant l’art contemporain, Pierre Chappaz à la tête de Teads ou Jean Baptiste Rudelle, à l’initiative de Criteo en se consacrant respectivement à l’escalade et à la politique d’une part, aux échecs, au kite surf et à l’écriture d’autre part. Les deux marottes de Marissa Mayer, PDG de Yahoo!, la danse et l’art l’ont amené à devenir membre du conseil du ballet de NYC et du musée d’art moderne de San Francisco. Michel Sarrat évoque quant à lui des « lieux ressource » et notamment la méditation en pleine conscience qui « en une minute voire quelques secondes fluidifie [ses] dispositions mentales et le passage d’un instant à l’autre  entre par exemple une réunion animée et un moment d’intense concentration ».

 

HUMILITE

« Quand les décideurs s’inspirent des moines » (5) le livre de Sébastien Henry, serial entrepreneur en Asie aura transformé quelques vies managériales outre celle de Michel Sarrat.  Notre terrain de jeu professionnel semble borné par les contingences de notre enveloppe corporelle d’une part et la durée de notre carrière de l’autre. Or on peut repousser les limites de son corps en l’écoutant et explorer l’idée que nous nous engageons dans quelque chose de plus grand que notre existence. Voilà ledit terrain agrandi ! Et, oh surprise, cet arpent délimite celui de l’humilité. Celle qui inhibe l’arrogance et invite à la plus grande maîtrise de soi. Vanité, hydre bicéphale auquel le leader n’a de cesse de trancher la tête.  « Le plus puissant est celui qui a la puissance sur soi » rappelle Sénèque.

En la matière, les garde-fous semblent bienvenus, à commencer par s’entourer de contradicteurs. Se détourner du principe d’homogamie qui sous-tend le recrutement de pairs et profils similaires à ceux déjà en place peut s’avérer salutaire : lors de retournement de situation ou de projets innovants un collaborateur « atypique » s’exprimera, dans tous les sens du terme. A l’heure de s’entourer, le boss considérera ce que les évolutionnistes appellent les « causes ultimes »(6) : elles englobent tous les facteurs qui dans le passé ont renforcé l’espèce.

(1)http://www.ecole-des-patrons.com/

(2)Lead with Humility : 12 Leadership Lessons from Pope Francis, par Jeffrey Krames ; Editions American Management Association.

(3)D’après l’historien Stephen B. Oates. Communément, management by walking around ou MBWA.

(4)GT location emploie 2000 personnes.

(5)Dunod, 2012.

(6)par opposition aux « causes proximales » ; Pascal Picq, paléoanthropologue au Collège de France.

 

L’ENTREPRISE MUE ?

tropical butterflyLe XXè siècle aura vu s’imposer la démocratie sur la scène politique, le XXIè consacrera-t-il sa suprématie dans la sphère économique ? « Démocratiser l’économie », ligne d’horizon de l’économie sociale, née au XIXè siècle, telle pourrait être la résultante, empirique, des entreprises libérées.

L’entreprise libérée… de quoi ?

Le malheur au travail se polarise entre le burn et le bore out.  Tandis que le surmenage défraie la chronique, un syndrôme plus sourd plombe les entreprises : celui de l’ennui au travail. Le désengagement concernerait en France 65% des collaborateurs (1).

Ce mal être résulterait des fonctions inutiles (2), de l’excroissance d‘un reporting consistant à remonter des dysfonctionnements et d’autres mécanismes de neutralisation dans la médiocrité. Volkswagen fait les frais d’une obstruction de sa tuyauterie informationnelle : en 2014, les ingénieurs ont laissé filer l’occasion de révéler la duperie, tétanisés qu’ils étaient par une gouvernance intraitable.

Libérer l’entreprise, aussi, afin d’y faire cesser la mascarade de l’ego, de challenger le royaume des mâles dominants, de revenir à l’étymologie de « concurrents » -courir avec et non contre-, d’ouvrir les fenêtres de l’intuition.

Réinventer l’organisation (3) pour réparer le « je-nous », désarticulé. Réconcilier individuation et rêve collectif.

 

Une révolution spirituelle des dirigeants ?

Patrick Viveret l’observe, le Pouvoir ne s’écrit plus avec un grand « P » et se décline toujours plus avec un complément d’objet direct : « le pouvoir de faire ceci et cela » de chacun supplante déjà les postures autocratiques de quelques uns.

Non seulement les patrons de Favi, de Gore ou de Poult ont-ils refusé le piédestal mais leurs cursus soulignent le fait générateur de toute entreprise libérée : une profonde révolution « corps et âme » du boss. Laquelle s’accompagne, osons une hypothèse hardie, d’une distanciation à l’endroit du profit donc d’une acceptation de la mort. Obnubilées par le profit, la plupart des organisations seraient tétanisées par la peur de mourir. Pulsion limitante. Midas en fut victime, transformant tout en or au point de dépérir.

Au fond, notre siècle pourrait recruter ce qu’Antonin Artaud appelait des « hyperactifs bouleversés » : des patrons qui aiment la vie et l’entreprise parce qu’ils savent que les deux ne sont pas éternelles.

Frédéric Laloux montre que les entreprises libérées performent magnifiquement or il se trouve que le profit n’en est ni l’objectif premier ni la visée dernière !

 

La logique du vivant

Si nous comprenons, jusque dans le tréfonds de nos cellules, que chacun d’entre nous fait partie du vivant (et non pas seulement que le vivant nous entoure) alors nous tenons ici une représentation régénérante du monde en général et du monde de l’entreprise en particulier.  « La cellule et l’organisme multicellulaire se gouvernent de façon fortement décentralisée. Les émergences qu’ils produisent émanent du jeu des interactions en leur sein et non pas d’un organe directeur. » nous rappelle un neurobiologiste.(4) L’organisation démocratique s’apparenterait-elle à celle de l’étoile de mer (5) ? Lorsque celle-ci perd une branche, il en pousse une autre. Cela s’appelle la résilience. Ce concept pourrait-être la clé de voûte de nos sociétés avec un petit voire avec un grand « S ».

 

Je suis ton pair

Révolution interne des dirigeants, pratique organique de l’organisation…cela suffit-il à renouveler le régime des entreprises ? Si l’entreprise libérée procède d’un partage de valeurs elle n’opère pas (encore) le partage de la valeur. En tous cas, ses praticiens ne remettent pas en cause l’actionnariat, savent que les « statuts ne font pas la vertu » et privilégient le pragmatisme. En cédant parfois le gouvernail à l’intelligence collective grâce aux nouvelles technologies. Selon Michel Bauwens, la logique du pair à pair permettrait de réparer les injustices sociales ou encore la dégradation des relations humaines. Dans une structure sociale irriguée par le P2P, chacun serait capable de communiquer et de collaborer sans avoir besoin de demander la permission.

Ce théoricien belge du pair à pair aura inspiré Boris Sirbey, philosophe entrepreneur, qui vient de mettre au point, avec l’école 42 elle-même « libérée », CollectivZ, une plateforme ludique et sérieuse permettant de fluidifier son entreprise. Outre CollectivZ (encadré), StormZ (6) accompagne les entreprises dans la constitution et l’animation d’ateliers en tous genres. Leur technologie propriétaire mise entre autres sur l’anonymat des protagonistes : leur parole s’en trouve libérée. Sinon un renouveau, c’est un bon début.

 

Fluidification mode d’emploi

Fluidifier l’organisation avec CollectivZ. En quatre étapes:

  1. Co-idéation

Tout un chacun peut suggérer un projet. A l’inverse du « like » de Facebook, chacun des membres de la communauté dispose d’un nombre limité de jetons. Les idées ayant collecté le plus de jetons-suffrages, sont mises en œuvre.

2. Gouvernance participative

« Vous pensez, vous faites ». Le plébiscite du projet vaut pour son porteur. Des leaders émergent et attirent les personnes intéressées par ledit projet. L’équipe-projet reste de taille réduite (12 personnes maximum). Elle choisit toutes les modalités, de travail, de communication…

3. Action collective

Chaque projet et son suivi sont alors rendus visibles sur une plateforme collaborative. Des missions y permettent d’accumuler des points d’expériences puis des badges de talents (talents estimés selon moi et selon les autres).

4. Apprentissage

Enfin, chaque projet s’archive et se partage : une évaluation indiquant ses succès, limites et erreurs ainsi qu’un gabarit sont mis à la disposition de la communauté. Les badges consacrent, pour chaque projet, des « Sages » dont les connaissances peuvent être mises à contribution ultérieurement.

(1) Etude Gallup 2011 / 2012

(2) Les fameux « bullshits jobs » épinglés par David Graeber.

(3) Frédéric Laloux « vers des communautés de travail inspirées » (Diateino)

(4) Francisco Javier Varela neurobiologiste et philosophe chilien. 1989

(5) « l’étoile de mer et l’araignée » Ori Brafman et Rod A.Beckstrom, 2006

(6) Stormz.co/fr et collectivz.info

ZWEIG: un humaniste européen

zweig_ErasmeVoilà un biographe qui vous raconte la vie. Tachycardie garantie. Une palpitation sonne l’écoulement du destin collectif, une autre scande la destinée individuelle précipitée. Stefan ZWEIG écrit l’Histoire des histoires. Ils se penchent sur les figures historiques avec la précision, la méticulosité d’un chirurgien et l’empathie d’une sage femme. Littéralement, il connait son sujet.

Son sujet, en 1936, deux ans après la parution d’Erasme, c’est l’humanisme combatif. Incarné quZweig_cs_contre_violence_atre siècles plus tôt par un savant audacieux, Castellion. Son combat ? Il le porte contre une figure encore plus détestable que celle de Luther, déjà dépeint comme un Réformateur fanatique dans sa précédente biographie : la figure de Calvin. A la différence d’Erasme face au père intransigeant du protestantisme, Castellion se dresse d’emblée et sans pusillanimité contre le tyrannique théologien de Genève, rédige le bien nommé « manifeste de la tolérance » ce qui lui vaudra les foudres puis les flammes des disciples de Jean Calvin.

« Ceux qui savent ne sont pas ceux qui agissent et ceux qui agissent ne sont pas ceux qui savent » observe l’auteur, fasciné de ce que son héros, parce qu’informé, se sente investi. Au point de risquer sa vie. En revanche, il déplore qu’Erasme s’efface devant la violence éruptive de Martin Luther. Ses deux biographies esquissent, en filigrane, le déchirement intime de Zweig face au national socialisme rampant et préfigurent sa destinée : doué de prescience, décrypteur du sens de l’Histoire, receleur de son immense porosité devant les affaires de l’âme mais perclus de la souffrance du monde, il finira par s’anéantir.